Les
défricheurs
d'eau
L'Acadie...
En juin 1755, les troupes anglaises prennent les forts français de Beauséjour (sur l'actuel site de Moncton) et de Gaspareau et décident la déportation des Acadiens. Le Grand Dérangement est en marche... Les soldats anglais brûlent les maisons, démantèlent les familles et, en tout, 7000 Acadiens sont entassés dans des cales de bateaux et envoyés dans les colonies anglaises d'Amérique. Leurs habitants, protestants anglophones, acceptent mal ces nouveaux arrivants catholiques et francophones. Un grand nombre est envoyé croupir dans les geôles d'Angleterre, une infime partie parvient à regagner le fleuve St Jean. Cela n'empêche pas le gouverneur Lawrence de poursuivre la sinistre besogne.
C'est à partir de 1604 que des colons français débarquent et s'installent dans ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui les Provinces Maritimes de l'Est du Canada : la presqu'île de la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau- Brunswick, l'Ile du Prince Edward ainsi que l'Ile du Cap Breton et une partie de Terre-Neuve.
En 1758, une seconde déportation massive emporte 3500 Acadiens vers l'Angleterre et la France. Après la victoire des troupes anglaises à Louisbourg puis la capitulation de Québec, la "Nouvelle France" n'existe plus. En huit ans, les trois quarts de la population acadienne ont été déportés.
En 1632, le traité de Saint-Germain-en-Laye, signé entre Louis XIII et les Anglais délimite le Québec actuel et l'Acadie dont le gouverneur français siège à Port-Royal. Des colons s'installent en plus grand nombre; on les appellera les "Défricheurs d'eau" car, à l'instar des Hollandais, ces Français, dont beaucoup sont originaires des Marais Poitevins, de La Rochelle ou de l'Ile de Ré, préfèrent gagner sur la mer des hectares de terre grasse et fertile plutôt que de s'attaquer à l'arrière-pays recouvert d'une forêt dense et inextricable.
Le grand
dérangement
Ils construisent des digues, des levées, des systèmes d'assèchement (aboiteaux) et ce petit coin du nouveau monde devient alors une région très prospère. Les relations avec les autochtones, les indiens Mic-Mac sont amicales, c'est un véritable pays de cocagne... fortement convoité par ses voisins anglais du Massachusetts.
En 1710, une armada anglaise contraint Port-Royal à capituler. La ville prend la dénomination d'Annopolis Royal et, en 1713, par le traité d'Utrecht, la Nouvelle-Ecosse est cédée à l'Angleterre. Paradoxalement, les Acadiens, si peu soutenus par la France, connaissent pour la première fois depuis leur arrivée en Amérique une période de stabilité et de paix qui va durer près de 30 ans. C'est l'âge d'or de l'Acadie; la qualité de vie exceptionnelle engendre une forte croissance démographique... mais les "tuniques rouges", les "godams" n'ont pas dit leur dernier mot.
En effet, le gouverneur anglais Cornwallis, qui s'est installé à Halifax, a décidé de "britanniser" l'Acadie et de faire prêter serment d'allégeance à la couronne d'Angleterre aux Acadiens. Fiers et indépendants, un grand nombre de ceux-ci refusent et tout bascule dans l'horreur. Sous ce fallacieux prétexte, les officiers anglais, avec l'aide du gouverneur du Massachusetts, décident de s'approprier les terres acadiennes.

L'Acadie d'aujourd'hui n'est plus un lieu géographique précis. Elle n'existe pas sur les cartes. L'Acadie ne se révèle qu'à travers la langue, la culture, la musique et l'histoire de son peuple: les Acadiens.
La paix revenue, parmi les Acadiens expatriés, certains s'acheminent vers le Québec, d'autres partent vers Saint-Domingue ou parviennent à retourner en Nouvelle-Ecosse.
Une partie s'intègre - difficilement - aux colonies américaines alors que quelque 200 familles décident de se réinstaller au Nouveau-Brunswick: ces anciens fermiers n'ont plus de terre, ils se font alors une spécialité de la pêche et fondent de nouvelles communautés dans la péninsule acadienne. La vie est rude pour ces rapatriés, confinés dans un isolement économique, social et religieux, ils vont puiser leur force et leur énergie dans leur culture, dans leurs traditions... Comme pour les Noirs américains du 19ème siècle, la musique et la danse sont sources de vie, de chaleur et d'espoir : eux aussi développent leur blues !
Qu'en est-il de ceux qui sont retournés en Europe? Leur sort n'est pas plus enviable. En Angleterre, parqués dans des entrepôts, ils sont décimés par une épidémie de petite vérole. Les survivants gagnent la France où ils rejoignent les contingents de réfugiés sans abri que l'on a dispersés le long de la côte Atlantique. L'Etat leur verse une maigre pension et tentera, sans grand succès, de les relocaliser en Guyane, aux Malouines, à St Domingue, à Belle-Ile-en-Mer ou même en Corse. La vague d'émigration la plus importante a lieu en 1785 vers la Louisiane, où l'Espagne, soucieuse de faire fructifier ses nouvelles possessions, fait amener, à ses frais, 1600 Acadiens. Les défricheurs d'eau deviennent des "défricheurs de bayous" et ainsi naît la communauté cajun (diminutif US pour A-Cadien).
Regroupés autour de Lafayette ou à New-Orleans, ils sont aujourd'hui plus de 500000 à cultiver leurs traditions, à tenter de préserver leur francophonie dans un environnement hostile. Leur musique, d'origine française, a subi plus qu'ailleurs les transformations inhérentes au métissage social et culturel de la région. Influences africaines, caribbéennes, cubaines, créoles, indiennes (Choctaws, Houmas...) et, bien sûr, américaines, leur musique est devenue un des patrimoines les plus riches du monde. Elle a participé activement à la naissance du jazz, du rhythm 'n' blues, du rock, elle s'est intégrée à la country music et a su néanmoins garder sa spécificité avec le zydeco.
L'errance...
Les nouvelles
implantations
Les Acadiens du 20ème siècle ont suivi l'exemple des pères fondateurs. Leur blues est optimiste, les échanges de plus en plus nombreux. Des passerelles, voire des ponts, ont été jetés entre les différents tenants de cette culture : Canada, France, Louisiane... Descendants directs ou adoptés de coeur, des milliers de gens se retrouvent lors des grandes célébrations acadiennes: en 1994 a eu lieu au Nouveau-Brunswick le premier Congrès mondial acadien ; en 1999, c'est en Louisiane que se réunissent les amoureux de l'Acadie.
Le renouveau
acadien
Je ne pense pas avoir d'ancêtres acadiens, et pourtant, mon coeur éprouve chaque jour de plus en plus d'intérêt et d'amour pour cette communauté francophone, déracinée certes, mais qui a si bien su, à travers les épreuves et le temps, conserver sa personnalité, son intégrité et son authenticité tout en assimilant les éléments positifs des moeurs et des cultures de ses voisins.
Ce renouveau de la culture acadienne, même si, et surtout parce qu'il a du rock dans les veines, du rap dans ses neurones, du western-swing dans ses synapses, nous montre de manière exemplaire et éclatante que, tout comme pour son pote le blues, le métissage, quand il est réussi et mûrement acquis, est une des plus belles victoires du monde contemporain sur l'obscurantisme et la haine, "l'histoire ayant fait la preuve que les civilisations qui se figent sont appelées à disparaître". (Extrait du livret du CD "Acadie" paru dans la collection Racines "Wagram".)
Un grand merci à tous mes amis acadiens du Canada, de Louisiane... et de France : Maurice Segall, Louis Doucet, Gerry Boudreau, Carole Chouinard, René Légère, Martine Girard, Bruce Morel, Ronald Bourgeois, Clarence Deveau, Patrice Boulianne, Len Le Blanc, Serge Levaillant... et tant d'autres...
Gardons l'Acadie vivante !
Patrick Verbeke - Déc. 2000